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jeudi 27 juillet 2017


On n’a qu’une vie ! Il n’y a pas de memento mori plus convaincant, ni de mantra plus séduisant pour nous inciter à sortir de l’ornière de la routine et à faire le grand saut . Mais si ces choix peuvent nous griser en estompant la grisaille du quotidien, ils ne sont pas sans conséquence. Sous prétexte que notre vie non seulement nous appartient mais qu’elle est bornée ,sur l’axe temporel , par une abscisse x inconnue , et donc terrifiante, nous nous autorisons à prendre des décisions qui affectent non seulement le cours de notre existence mais aussi celui des autres. Car, parmi les candidats au changement radical figurent majoritairement les personnes qui souhaitent dénouer des liens conjugaux ou parentaux, quand il ne s’agit pas de sectionner des attaches professionnelles jugées trop étouffantes.

Alors que tous leurs rêves de réussite se sont évanouis, ils donnent corps à leurs fantasmes au fil de leur désir, sacrifiant conjoints, enfants et carrière, se délestant d’un passé jugé pesant pour courir après un avenir ductile. Les  poumons gonflés par un vent de liberté , les yeux fixés vers l’ aube parturiente, ils mettent les voiles, emplis de l’espoir enfantin que des printemps enchanteurs  aboliront l’hiver de leur mécontentement. Mais c’est leur mortalité qu’ils fixent à l’horizon sans le savoir. Car c’est bien un euphémisme que cette exclamation qu’ils ne manqueront pas de formuler pour justifier leur acte: sous le vernis d’un hymne à la vie, c’est bien l’aveu de leur finitude qu’ils déplorent en creux.


On ne vit qu’une fois, certes, mais on meurt tant de fois, pourtant, au cours d’une vie. D’envie et d’impatience quand l’esprit se cogne aux murs paresseux du temps , de faim et de soif quand le corps capricieux nous réclame son dû . De chagrin, quand on est pris en tenaille par le destin . Mais c’est finalement quand on meurt d’ennui que l’on prend soudainement conscience que l’on n’a qu’une vie, et que l’on arrache la plume des mains du scribe patient de notre biographie pour la tremper dans l’encrier chatoyant de nos désirs, et saisir, in extremis, la main tendue de cette vie qui file, avant qu’Atropos n’en coupe imprévisiblement le fil.

jeudi 15 juin 2017

On connaît les vertus curatives de la marche, qui procure à notre corps le sentiment délicieux de se déployer dans l'espace , et à notre coeur , cette douce sensation de se dilater au sens tropologique et non plus seulement literal . Mais marcher , c'est aussi l'occasion pour l'esprit de naviguer sur l'océan de perceptions visuelles , sonores et olfactives que nous offre le monde , et de jeter sur lui son filet analytique . Car prendre la décision de se laisser aller à l'errance , sans destination préétablie , ce n'est pas donner congé à son intellect , loin de là. C'est bien plutôt lui offrir la liberté d'user d'un temps non asservi aux horloges pour se nourrir d'impressions inédites qui alimenteront sa nouvelle conception du monde .

La nature est sans nul doute un terreau inépuisable de richesses qui  nous fait , d'une part , prendre conscience de nos limitations et de notre insignifiance au sein du monde minéral , végétal et animal . Les promenades pédestres au sein du bréviaire de la Création nous enseignent en effet  l'humilité en nous faisant mesurer l'étendue de nos prétentions . Mais dans ce livre magique , nous parvenons aussi à réaliser une expérience esthétique et synesthésique magistrale, qui nous invite à transcender nos limites par le simple acte de la pensée . En admirant ce que nous ne pouvons  égaler , nous nous emplissons aussi du bonheur ineffable d'exister .

Si  le milieu urbain ne recèle pas une part de divinité , il révèle néanmoins le génie qui peut animer l'être humain , ne serait-ce que par les réalisations architecturales qu'il incorpore . Le foisonnement de monuments historiques des capitales , le style varié  des façades des immeubles d'habitation  , les sculptures qui soudainement  jaillissent d'une fontaine ou nous surprennent au détour d'une rue , tout cela témoigne tout autant de l'élan créateur qui anime l'homme que de l'évolution de ses principes artistiques au cours des siècles .

De sorte que musarder en solitaire , à la belle saison , à la ville ou à la campagne , c'est à la fois se laisser traverser par un flux agréable de sensations et d'émotions qui oblitèrent , pour un temps , les diverses tensions et limitations auxquelles l'on est inévitablement soumis de par notre condition humaine . S'immerger , au gré de nos pérégrinations , au sein du Grand-Tout à l'immuabilité temporelle , ou voir émerger les strates du passé en se confrontant  à la mutabilité des créations de notre espèce , nous renvoie tour à tour à notre humilité devant ce qui nous échappe , et à notre excessive fierté d'appartenir à une espèce en perpétuelle évolution  et aux contours aussi changeants que le rythme des saisons .

mardi 27 décembre 2016

Delenda est ego! Il faut détruire l’ego! c’est certainement ce que Caton d’Utique proférerait de nos jours s'il avait à s’adresser au sénat romain . Carthage n’est plus l’ennemie à abattre . C’est la citadelle de notre ego qui est devenue une forteresse imprenable. Car elle n’a de cesse de se fortifier , aidée en cela par les interfaces numériques de nos écrans tactiles . Autrefois cantonné au cercle familial ou amical , l’ego a , au cours des dernières décennies , pris des proportions phénoménales qui dépassent largement les frontières géographiques de notre pays. On ne compte plus les occasions dont on dispose pour attirer l’attention de nos semblables aux quatre coins du globe  par nos exhibitions selfiques , nos publications nombrilistes , nos appels à partager nos prises de postion idéologiques . On veut se faire valoir à tout prix , se pavaner , être sous les feux de la rampe . La prophétie de Warhol , comme nos applis, a besoin d’une sérieuse mise à jour. Son quart d’heure de célébrité ne nous suffit plus. C’est bien plutôt un quart de siècle qu’il nous faut.

Les médias eux-mêmes sont pris au piège . Ils postent leurs espions à tous les carrefours des réseaux sociaux pour recueillir le moindre indice des événements à venir.  Quand ils veulent jouer les Cassandre , ils parlent de « toile qui s’enflamme » , comme si les plateformes électroniques constituaient la nouvelle agora où se jouait le sort des nations . Mais ce ne sont souvent que des feux de paille . Beaucoup de bruit pour rien, pourrait-on dire , sauf que de bruit, il n’y en a pas , puisque nos écrans sont muets . Pas de clameur . Seulement quelques bribes de mots , que notre accoutumance au langage texto avait déjà tronqués et défigurés. La novlangue de la culture 2.0 ,  c’est celle de l’ icône du pouce levé . On " like" à gogo. Et c’est bien dans cette faille que s’est engouffré notre ego. Contrairement aux jeux du cirque où la vie des gladiateurs était anéantie si le  pouce de l' empereur venait à se baisser ,notre vie numérique ne risque aucunement d’être dévastée par une semblable occurence . Alors on persiste et on signe. Rien ne peut nous abattre. Non delenda est Ego! semblent nous seriner nos divins réseaux sociaux.

Faut-il donc les vouer aux gémonies , ces interfaces numériques , qui alimentent le feu de notre narcissisme ? N’ont -elles pas sonné le glas de notre civilisation, en faisant de nous , non les acteurs, mais les spectateurs béats de notre grandeur illusoire dans cette vaste foire aux vanités où chacun congratule l’autre sur ses actions ou possessions? Point n'est la bonne solution .  Pour filer la métaphore, il n’y a pas de fumée sans feu. Si notre ego a besoin de tellement d’expansion, c’est qu’il est par ailleurs, soumis à beaucoup de restrictions, voire même d'une oblitération. Que ce soit dans le cadre professionnel , familial , ou amical, on est tenus de ne pas trop faire montre de notre autosatisfaction . Cela pourrait aliéner la sympathie de notre entourage , pire ,attiser leur envie,  leur malveillance peut-être. Quoi de mal , donc, à ce que notre ego s’octroie un brin de réconfort virtuel et qu'il se repaisse de festins d'émojis qui le flattent , s'il garde ,toutefois , en mémoire, que rien ne le prémunira d’un Big Bug digital ?

mardi 20 décembre 2016

Il est des mots qu'on emploie dans la vie courante par réflexe , sans même se rendre compte qu'ils ont été vidés de leur sens à force d'être trop utilisés  . "Pardon "en est un . Dire "pardon" à quelqu'un , ce n'est pas lui demander pardon . C'est simplement une façon détournée de lui signifier qu'il nous gêne pour accomplir une tâche particulière . Par exemple , quand on est pressés ,lui demander de s'écarter du trottoir pour avoir une chance d'attraper son bus , ou au supermarché , quand on veut se faufiler dans une allée embouteillée de consommateurs indolents ou indécis . C'est une façon de témoigner qu'on a intégré les codes de politesse pour s'intégrer le plus harmonieusement possible dans une société donnée .

Mais c'est aussi le signe que l'autre est un obstacle à l'accomplissement de nos désirs . Qu'il se trouve toujours sur notre chemin un quidam qui nous freine dans nos élans  . Le plus souvent il s'agit d'une simple trajectoire spatiale où le corps physique de l'autre agit comme une barrière ou un écran . Il nous gêne , nous agace même . Il est là, statique , ancré sur terre . On lui en veut de prolonger son immobilité . "Pardon" , dit-on alors en chantonnant, avec une intonation ascendante , en prolongeant la durée de la deuxième syllabe comme pour adoucir la dentale qui pourrait être ressentie comme trop  brutale . Et , comme par miracle , le petit mot passe- partout  réussit à accomplir des prodiges là où une injonction formulée à l'impératif aurait échoué. La voie est libre et notre frustration s'estompe .

La frustration peut aussi venir de l'autre, quand on le bouscule par maladresse ou qu'on lui marche sur les pieds . Lui dire "pardon" revient alors à s'excuser d'avoir malmené une partie de son corps , de lui avoir infligé une douleur , peut-être . Il n'est alors pas rare qu'on rajoute ,en amont de notre énoncé , une interjection de stupeur : "oh, pardon !", dit-on. Le ressenti est différent . Au lieu d'un air agacé, on adopte un air contrit . La culpabilisation se lit sur notre visage . Mais peut -on dire qu'on soit vraiment coupable ?

Le paradoxe , c'est que le mot "pardon" , tellement banal au quotidien , peine à être prononcé quand on l'est vraiment , coupable . C'est pourtant ce mot qu'attendent , lors de procès , les parents des victimes dont l'assassin comparait au tribunal. C'est surtout  le mot que l'on attend d'un parent qui nous a punis trop sévèrement  , d'un conjoint qui nous a bannis, ou d'un ami  qui nous a trahis . C'est quand le mal est invisible , mais tellement plus incommensurable que les blessures physiques , que ce mot demeure dans le domaine  du non-dit , qu'il reste à la lisière de notre guérison et à la frontière de la rédemption de ceux qui nous ont meurtris.

Quand donc le mot "pardon" acquiert-il tout son sens ? C'est dans la religion , sans doute , que la demande de pardon peut  s'exprimer authentiquement et librement  . Car ,dans la prière, on ne s'adresse plus à notre semblable , à un humain victime qui se transformera bien , lui aussi , un jour , en bourreau  , mais au Tout-Puissant ,  à celui dont on ne connaît ni le visage ni la voix , mais dont on décrète  que le silence est le témoignage  de son absolution . " Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.» Le pardon n'existe pas en fait, seulement le verbe pardonner .

mercredi 23 novembre 2016


Il arrive toujours un moment où l’on se dit qu’il est trop tard. Qu’on a laissé passer sa chance . Qu'elle était là, palpable, comme ce poignard qui nargue Macbeth en plein banquet , et qu’il nous aurait fallu juste la saisir pour lacérer cette hantise de l’ échec tapie dans nos viscères .
   Mais on ne l’a pas fait. Par manque de courage . Par peur de se découvrir plus fort qu’on ne le pensait aussi . A cause de cet enfant timoré et fier qui fait le siège de notre inconscient et qui nous fait des crocs-en-jambe quand on ose le défier.
   On croit lui faire un pied de nez en tendant la main à celui ou celle que l’on prend pour notre sauveur. On se dit que ça y est , il va nous laisser tranquille , cet enfant maudit. Pour bien lui montrer qu’on lui fait la nique, on décide d’en avoir même un , d’enfant . Qu’il s’avise de nous martyriser maintenant!
   Mais il persiste . Il est coriace. Il se nourrit de notre rage et détruit nos frêles constructions , nous qui rêvions de bâtir des chateaux en Espagne. Entre temps notre sauveur s’est enfui. Il est lui aussi retombé en enfance . Il faut que jeunesse se passe…
   Que nous reste-t-il alors?  Une lueur .  Mais elle suffit à nous guider au coeur de la tempête . C’est  alors qu’on réalise qu’elle a toujours été en nous , que nous l’avions seulement perdue de vue à force de fixer la splendeur d’un soleil trompeur . Elle grandit et devient flamme , embrase notre esprit et , coup de théâtre , réduit en cendres les palissades qui emprisonnaient notre âme.
   Nous voilà sans entrave . Enfin libres  de nous mesurer au monde qui nous terrifiait tant. L’enfant terrible a péri sous les coups du poignard que l’on a finalement saisi et que l’on jette au loin , accessoire de théâtre devenu superflu.
   Mais la pièce n’est pas encore finie ! iI nous reste à jouer notre dernier acte , pour renaître de nos cendres et se prouver que l’on a bien grandi. Voilà donc où elle se trouvait  , la chance ! On pensait l’avoir laissé passer alors qu’elle attendait simplement son heure , à un tournant de notre vie , plus ou moins tard ,  mais toujours assez tôt pour qu’on la saisisse avant le tomber du rideau.

dimanche 30 octobre 2016

Homo homini lupus . L'homme est un loup pour l'homme . Il semble que cet adage n'ait jamais été aussi vrai . Car bien que notre civilisation ait atteint un degré élevé dans des domaines tels que la science et la technique , il n'en reste pas moins que la caractéristique fondamentale de l'homme soit la lutte pour la survie , et qu'elle ne s'exerce plus qu'aux dépens de ses congénères . En effet, Il s'est arrangé pour éliminer la menace que faisaient peser sur lui les grands prédateurs de l'espèce animale qui lui faisaient concurrence sur terre en les assignant à résidence dans des réserves animalières ou des parcs zoologiques . Quant au milieu naturel hostile , il l'a façonné ou plus exactement défiguré pour qu'il réponde à ses besoins d'expansion .

Cette lutte pour la survie se dissimule derrière des artifices langagiers subtils . On parle de performance et de dépassement de soi , en mettant en avant la satisfaction personnelle qui découlerait de cette inclination à viser toujours plus haut , et que les compétitions et concours nous permettraient d'évaluer . Mais pour cela il faut se mesurer à d'autres , et surtout avoir pour fin de faire mieux qu'eux . L'autre n'est en définitive qu'un ennemi à abattre . Sans coup férir , au sens propre , et dans des cadres policés obéissant à des règles bien précises , on rejoue les combats sanglants qui se déroulaient dans les arènes des empereurs romains .

Il est symptomatique que de tels types de confrontation soient mis en scène par l'industrie du divertissement encore plus qu'auparavant . Pour édulcorer la férocité inhérente à tout combat singulier qui rappelle inéluctablement la pratique du duel, on nous propose des combats entre équipes , histoire de faire resurgir la notion de solidarité entre candidats d'une équipe donnée. Mais cela ne peut masquer l'appétit de domination qui sous-tend ce genre de manifestation . Que l'on soit seul ou à plusieurs , on veut toujours vaincre l'adversaire , et on rejoue en cela sans cesse le combat originel pour la survie de l'espèce .

Plus encore que l'industrie du divertissement , l'arène politique nous propose un spectacle haut en couleurs de ce que je viens de citer . Mais point de codes ici . Les coups bas sont permis . On exhume les cadavres des placards des politiciens en lice , mais on affectionne plus encore de dénicher les amants ou maitresses cachés dans leur lit , avec une préférence , il faut le dire , pour les créatures plantureuses qui répondent au nom si peu poétique d'escorts. Le sexe , comme chacun sait , conduit au sommet du pouvoir tout autant qu'à la ruine . Le tout est de choisir le bon ou la bonne partenaire , et ne pas se livrer à des orgies si l'on veut rester en vie .

Mais il existe malheureusement certaines aires géographiques où la lutte pour la survie n'est plus une métaphore mais une réalité . Compétitions , concours et courses à la candidature ne valent rien en comparaison des épreuves que subissent ceux et celles pris au piège des conflits entre nations , pour satisfaire justement la soif de domination d'un puissant de ce monde , ou bien de telle ou telle faction . Pour ceux-là , le dépassement de soi signifie simplement la préservation de leur vie . L'ambition humaine , qui leur a peut-être caressé l'esprit par le passé ou même guidé chacun de leurs actes , leur semble alors bien vaine . Ce sont ceux- là surtout qui prennent conscience de la fragilité de notre condition humaine . Nous avons beau nous évertuer à réaliser des prouesses dans l'espoir de rentrer au Panthéon des grands hommes , nous n'en sommes pas moins de pitoyables mortels sans armes entre les mains du Tout-Puissant.

lundi 3 octobre 2016


Prendre de l'âge , ce n'est rien moins qu'entrer dans une nouvelle ère : celle du bricolage . D'abord parce que le temps qui passe ne se gêne pas pour endommager le corps humain . L'épiderme se modifie , les muscles et les tendons aussi . Quant à l'architecture osseuse , temple des organes , il n'est pas rare qu'elle se fissure avec eux . Il s'ensuit qu' au-delà de certaines interventions chirurgicales motivées par des considérations esthétiques ( éradication des rides, remodelage des tissus relâchés ) , il en est d'autres qui nécessitent l'emploi de prothèses visant à rafistoler hanches , genoux, chevilles, sans oublier celles qui permettent l' implantation , dans la mâchoire, de dents d'une blancheur spectrale et d'une dureté supérieure à celles d'un squale . Si ce n'est pas encore l'avènement de l'homme augmenté , c'est assurément celui du vieillard augmenté!

Les gens de notre entourage qui ont font l'amère expérience ne se gênent pas pour nous exposer , dans les moindres détails , le déroulement de ces opérations de sauvetage , nous infligeant , par là- même , un trauma incurable en déployant leur savoir médical phénoménal , et en accordant au récit de leurs tourments une place prépondérante dans leurs conversations . C'est qu'ils tiennent absolument à nous rappeler , à nous qui sommes encore sains de corps et d'esprit , que nous aurons aussi à subir l'usure dont ils pâtissent , nous qui avons la vitalité de la jeunesse seulement en usufruit .

Réflexion faite , leurs lamentations ont moins pour dessein d'éveiller en nous la compassion que la culpabilisation de ne pouvoir partager avec eux les nouveaux maux de leur quotidien . Car s'ils concluent leur complainte en louant notre épiderme lumineux , nos yeux vifs , notre démarche majestueuse , ils s'empressent d'ajouter qu'eux aussi possédaient les mêmes attributs du temps de leur splendeur . C'est donc de leur sourire artificiellement étincelant qu'ils nous enjoignent de profiter des plaisirs de la vie , eux qui ont dû se résigner à résilier leurs abonnements sportifs , à bannir sel et sucre de leurs mets favoris , et à remplacer , dans leur sac, leur étui à cigarettes par une boîte à pilules .

À fréquenter ces gérontes professionnels de la flagornerie et du mémento mori ,on ne regarde plus du même oeil les aliments que l'on ingère. On restreint sa consommation de boisson . On s'aère beaucoup plus les poumons . On examine plus que de coutume sa dentition , et on ménage surtout ses articulations . Certains mêmes se découvrent un attrait pour la religion . Si on ne peut pas sauver son corps , autant sauver son âme , se dira-t-on ! En bref , on craint de vivre plus qu'on ne jouit de la vie .

Si j'avais un conseil à formuler aux potentielles victimes de ces prédateurs nostalgiques , il serait le suivant : ne pensez pas que vieillesse rime nécessairement avec sagesse . Si un vieillard geignard vous expose ses maux en enviant votre jeunesse , bouchez vos oreilles , fermez vos yeux et n'ouvrez pas votre bouche . Il vous prendra pour un pauvre idiot et vous offrira alors un visage empli de compassion en marmonnant que la vie est décidément bien injuste si elle ne permet plus à la vieillesse de se décharger incontinemment du poids de ses ans sur les nouvelles générations ...